sábado, 23 de mayo de 2026

L’art de se retirer




Hier, j’ai vu Amarga Navidad, le dernier film de Pedro Almodóvar. Je ne veux pas écrire contre Almodóvar, que j’admire profondément, mais précisément depuis cette admiration. Certains créateurs nous ont appris à regarder le monde autrement, à comprendre le désir, la solitude, le corps, la douleur, la culpabilité, la couleur et la mémoire. Mais il arrive un moment où l’admiration elle-même oblige à se demander si une carrière peut se prolonger au-delà de sa véritable nécessité intérieure.

Le film m’a paru répétitif, sans véritable rythme, avec des acteurs étrangement mal dirigés, des dialogues sans respiration et une esthétique qui transforme certains signes reconnaissables en insistance presque mécanique. Lanzarote y occupe une fonction comparable à celle de Paris, Barcelone ou Rome dans les derniers films de Woody Allen : moins un lieu intérieurement nécessaire au récit qu’un décor prestigieux, incorporé à une formule qui fut féconde et qui semble désormais se répéter elle-même.

J’ai alors pensé à d’autres noms admirables. Zubin Mehta continue de diriger à un âge où beaucoup auraient déjà choisi le silence. Daniel Barenboim, après avoir rendu publique sa maladie, a lui aussi exprimé son désir de maintenir certains engagements tant que sa santé le lui permettrait. Je n’écris pas cela par manque de respect. Au contraire. Je l’écris à partir d’une question qui m’inquiète : n’y a-t-il donc, autour des grands artistes, personne ayant assez d’autorité affective pour leur dire qu’il est peut-être temps de vivre autrement ?

Les Grecs avaient compris quelque chose que notre époque semble avoir oublié. Platon pense la vie comme une longue éducation avant l’exercice du gouvernement ; Aristote distingue la vie active de la vie contemplative. Il y a un temps pour se former, un temps pour combattre, un temps pour produire, et il devrait y avoir aussi un temps pour être là, conseiller quand on nous le demande, et laisser d’autres occuper le centre de l’action.

J’y pense aussi pour moi-même. Je continue à exercer parce que je dois travailler, parce que ma vocation a résisté aux crises et parce qu’il existe encore des projets qui me concernent profondément. Mais l´énergie n’est plus la même. Et, surtout, je ne veux pas devenir ce « grand-père radoteur » dont parle parfois Luis Enrique : celui qui continue à occuper la scène sans comprendre que la présence permanente a aussi un âge moral.

Si mon agence me survit un jour, ce ne sera pas parce que je serai resté éternellement à sa tête. Ce sera parce que d’autres auront su prendre ce qui pouvait encore être utile : une trajectoire, une méthode, une manière de regarder les bâtiments, un rapport entre technique et tradition, une forme de responsabilité devant l’existant. Et ce sera aussi parce qu’ils auront eu la liberté de me contredire, de me corriger, de me réinterpréter et de faire de tout cela quelque chose qui ne m’appartiendra plus tout à fait.

Louis CERCOS, Paris, mai 2026.

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