domingo, 15 de febrero de 2026

Je me accuse : apprentissages d’un restaurateur.



Je me accuse : apprentissages d’un restaurateur.


Je me accuse.

Je m’accuse d’avoir cru, dans les premières années, que restaurer signifiait clarifier l’histoire, réparer ses lacunes, ordonner ses désordres, rendre plus lisible ce que le temps avait rendu complexe. 

Je m’accuse d’avoir agi avec l’enthousiasme de la jeunesse, avec la fierté d’intervenir sur des monuments qui m’impressionnaient, et d’avoir parfois confondu admiration et lucidité.

Je m’accuse d’avoir effacé des traces que je ne savais pas encore interpréter.

Car nul ne devient restaurateur par révélation soudaine. On le devient par strates, comme les architectures que l’on prétend comprendre. On le devient au contact des murs, dans la poussière des chantiers, dans le silence qui suit les décisions prises trop vite, dans la relecture intérieure qui commence lorsque l’échafaudage est démonté et que le bâtiment reste, seul, avec nos gestes inscrits dans sa matière.

J’ai travaillé sur des monuments que je croyais singuliers et qui étaient pluriels. Je parlais d’architecture, alors qu’il s’agissait d’architectures superposées. Je parlais de patrimoine, comme s’il était un objet stable, alors qu’il était un tissu de mémoires contradictoires, de transformations successives, de blessures et d’ajouts.

Le pluriel ne fut pas un choix stylistique. Il fut une prise de conscience.

Comme aux échecs, on apprend davantage des parties perdues que des victoires faciles. Certaines interventions, menées sous l’autorité intellectuelle d’autres, ou dans un contexte que je ne maîtrisais pas encore pleinement, m’ont enseigné que la restauration n’est ni une correction, ni une amélioration, ni une fixation du temps. Elle est une interprétation prudente, consciente de sa propre fragilité.

Je me accuse d’avoir parfois voulu trop faire, là où il aurait fallu retenir le geste. D’avoir cru qu’intervenir signifiait compléter. D’avoir oublié que chaque décision altère une biographie matérielle qui ne nous appartient pas entièrement.

Mais je me accuse aussi pour affirmer ceci : c’est par l’erreur que s’affine la conscience. C’est par le doute que naît la prudence. C’est par la distance que l’on comprend que restaurer n’est pas recréer, n’est pas embellir, n’est pas figer, mais révéler sans falsifier.

Aujourd’hui, si je parle de patrimoines et d’architectures au pluriel, c’est parce que j’ai compris que chaque édifice est une stratification humaine. Restaurer, ce n’est pas posséder le passé. C’est l’interpréter provisoirement, avec humilité, en sachant que d’autres viendront après nous, relire nos gestes et, peut-être, les juger.

Je me accuse — non pour me condamner, mais pour rappeler que la restauration est une responsabilité morale avant d’être une technique.

Et que l’apprentissage ne finit jamais.

Luis Cercos, Condé-sur-Risle, février 2026.

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