Le 8 janvier 1570 mourait à Paris Philibert de l’Orme, architecte du roi, théoricien, ingénieur et l’une des figures les plus complexes et fécondes de la Renaissance française. Si nous le rappelons aujourd’hui, ce n’est pas seulement en raison de la date, mais parce que sa pensée continue de nous interpeller de manière directe, presque inconfortable, à un moment où l’architecture est de nouveau amenée à se demander ce qu’elle est — et ce qu’elle n’est pas.
Philibert de l’Orme n’écrit pas pour embellir l’architecture, mais pour définir ce qu’est un architecte et ce qui ne l’est pas. Dans son Premier Tome de l’Architecture (1567), l’un des traités majeurs du XVIᵉ siècle, il introduit la célèbre Allégorie du bon et du mauvais architecte. Il ne s’agit nullement d’une satire morale, mais d’une prise de position professionnelle ferme : face à l’imitateur superficiel et à l’érudit de seconde main, il oppose la figure de l’architecte formé à la géométrie, aux métiers, et surtout à la connaissance directe du chantier, des matériaux et de leur mise en œuvre.
L’un des aspects les plus frappants de sa pensée réside dans sa manière d’aborder la nature propre des matériaux. Philibert de l’Orme insiste sur le fait que la pierre, le bois ou les techniques constructives possèdent des dispositions spécifiques, des comportements distincts et des limites qu’il appartient à l’architecte de comprendre et de respecter. Il ne parle évidemment pas du « sexe des matériaux », mais il leur attribue une nature presque corporelle, une logique interne que nous qualifierions aujourd’hui — par analogie contemporaine — de profondément caractérisée. Contraindre un matériau contre sa propre logique constitue, pour lui, à la fois une faute technique et une faute intellectuelle.
Ses dessins prolongent cette exigence. Ils ne cherchent ni la séduction ni le style : ce sont de véritables outils de connaissance. Ils expliquent comment une structure se construit, comment elle s’assemble, comment elle travaille. Chez de l’Orme, dessiner ne consiste pas à représenter une décision déjà prise, mais à comprendre avant d’agir.
Architecte du roi sous Henri II, auteur du château d’Anet, collaborateur à Fontainebleau, inventeur de systèmes constructifs novateurs — notamment les charpentes à petits bois — Philibert de l’Orme incarne une figure décisive : celle de l’architecte qui fait passer la discipline du statut de métier à celui de savoir intellectuel, sans jamais rompre le lien avec la matière ni avec l’œuvre construite.
Pour celles et ceux qui entrent aujourd’hui en architecture — et pour ceux qui continuent de l’interroger depuis la restauration — lire Philibert de l’Orme n’est pas un exercice d’érudition historique. C’est une leçon de rigueur, d’éthique professionnelle et de pensée constructive, d’une actualité saisissante.
LC, Paris, janvier 2026


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