viernes, 19 de junio de 2026

Concevoir pour tous. Et pour toutes.




Nous consacrons beaucoup de temps à réfléchir à la lumière, à la circulation des publics ou à la flexibilité des espaces. En revanche, nous parlons beaucoup moins de la manière dont les personnes vivent réellement ces lieux une fois qu’ils sont ouverts, occupés et habités.

Pendant la conception de plusieurs #bibliothèques, je ne voulais pas oublier une question qui me préoccupait depuis longtemps. En observant la vie quotidienne, comme homme, comme époux, comme père et comme agent d’une bibliothèque publique, j’avais souvent le sentiment que les femmes développent dans l’espace public des stratégies de protection que la plupart des hommes n’ont jamais besoin d’apprendre. Cette réalité renvoie à des phénomènes que nous désignons aujourd’hui par des mots divers, comme les micro-machismes, l’héritage patriarcal ou certaines formes d’intimidation ordinaire, mais qui traduisent finalement une même situation : l’expérience de l’espace public demeure encore différente selon que l’on est un homme ou une femme.

Cette réflexion m’a accompagné pendant la conception de la Bpi Lumière. La bibliothèque contemporaine est souvent organisée autour de grandes tables collectives qui optimisent efficacement l’espace. Cette disposition place cependant les lecteurs dans une situation d’exposition réciproque permanente. J’ai donc souhaité introduire, en complément, des postes individuels orientés vers les fenêtres ou vers les murs afin d’offrir différents degrés d’exposition au regard des autres.

Depuis l’ouverture, ces places ont été choisies majoritairement par des femmes. Personne ne leur a indiqué où s’installer et aucun usage particulier n’avait été défini. Les photographies qui accompagnent cette publication montrent simplement un comportement observé dans la durée. La fenêtre devient un fond lumineux, le mur une surface neutre qui favorise la concentration. Ces places leur permettent de travailler dans une forme de tranquillité particulière, avec le sentiment que leur attention leur appartient pleinement et qu’un simple regard porté autour d’elles ne sera pas interprété comme une invitation à entrer en relation.

Cette expérience m’a conduit à penser que l’une des missions d’une bibliothèque publique contemporaine consiste à reconnaître que nous n’habitons pas tous l’espace de la même manière. Concevoir pour tous ne signifie pas proposer exactement la même place à chacun. Concevoir pour tous consiste peut-être à offrir une diversité suffisante pour que chacun puisse choisir la sienne.

Avec le recul, je crois que ces tables individuelles constituent l’un des enseignements les plus intéressants du projet Bpi Lumière. Elles rappellent qu’un détail de mobilier peut parfois révéler des questions beaucoup plus profondes sur notre manière de vivre ensemble. Dans certains cas, concevoir une bibliothèque pour tous commence simplement par concevoir une bibliothèque qui pense aussi à toutes.

Louis CERCOS, Paris, juin 2026.

jueves, 18 de junio de 2026

La plus belle bibliothèque du monde


La plus belle bibliothèque du monde n’est peut-être ni la plus grande, ni la plus ancienne, ni la plus savante. Elle est un groupe d’hommes et de femmes marchant lentement dans une forêt enneigée, chacun d’eux portant un livre à l’intérieur de lui-même.

Depuis plusieurs jours, une image ne cesse de me revenir avec insistance: celle de la fin de Fahrenheit 451, le roman de Ray Bradbury, puis le film de François Truffaut. Dans un monde qui a brûlé les livres, qui a détruit les bibliothèques, quelques êtres humains se retirent dans la nature et acceptent une mission extrême. Ils ne cachent plus les livres. Ils deviennent eux-mêmes des livres vivants.

L’un est Platon. Un autre est Cervantès. Une autre est Jane Austen. Quelqu’un marche en portant Dostoïevski. Un autre encore a confié son nom à Shakespeare, à Melville, à la Bible, à un poème, à un traité, à une œuvre que le feu n’a pas réussi à atteindre parce qu’elle a trouvé refuge dans une conscience humaine.

Cette scène me bouleverse chaque fois que je la retrouve. Il y a le froid, la neige, les arbres nus, la marche lente, la solitude apparente de chaque silhouette, et pourtant une forme de communauté plus intense que beaucoup d’institutions. Chacun marche seul, mais personne n’est seul. Chaque corps transporte une bibliothèque invisible. Cette image touche sans doute quelque chose de très ancien. L’Iliade n’est pas née sur une étagère. Les mythes, les poèmes, les récits fondateurs, les lois et les croyances ont longtemps voyagé de bouche en bouche, de corps en corps. Le livre, avant d’être un objet, fut une voix. Avant d’être conservé, il fut récité.

C’est peut-être pour cela que la bibliothèque de Bradbury et de Truffaut dialogue si profondément avec la tradition péripatéticienne. Aristote enseignait au Lycée, dans le voisinage du peripatos, ce lieu de promenade, de conversation et de pensée en mouvement. Penser, c’était marcher.

Les hommes-livres de Fahrenheit 451 sont peut-être les derniers péripatéticiens d’une civilisation qui a perdu ses murs. Ils continuent de marcher parce qu’ils savent que s’arrêter serait consentir à l’oubli. Ils répètent parce qu’ils savent que la mémoire est fragile. Ils transmettent parce qu’ils ont compris qu’une bibliothèque n’est pas seulement un lieu où l’on conserve des livres, mais un acte de fidélité envers ceux qui viendront après nous.

Nous qui travaillons autour des #bibliothèques, nous parlons souvent de surfaces, de collections, d’usages, de mobilier, de signalétique, de conservation, de confort, d’accessibilité, d’architecture. Tout cela est nécessaire. Tout cela est même indispensable. Mais il faut parfois revenir à cette image extrême pour retrouver l’essentiel. Une bibliothèque ne commence pas avec un bâtiment. Elle commence avec le refus que quelque chose disparaisse. Elle commence avec la conviction qu’une phrase, une idée, une histoire, une musique ou un poème méritent de traverser la nuit et l'hiver.

Louis CERCOS, Paris, juin 2026.

miércoles, 17 de junio de 2026

La bibliothèque comme dernier espace public non marchand





Dans la ville contemporaine, presque tous les espaces semblent nous demander quelque chose. Même lorsque nous croyons entrer dans un lieu public, nous découvrons souvent qu’il obéit à une économie discrète de la consommation, de l’attention ou de la performance. Le centre commercial nous accueille à condition que nous devenions clients. Le musée nous demande un billet, une disponibilité esthétique, parfois même une certaine manière de regarder. Le café nous autorise à rester le temps d’une consommation. Les gares, les aéroports, les halls et les passages nous tolèrent tant que nous continuons à nous déplacer.

La bibliothèque occupe une place presque étrange dans ce paysage. On y entre sans acheter. On peut y rester longtemps sans justifier sa présence. On peut même parfois s’endormir quelques minutes, non par désintérêt pour le savoir, mais parce que le corps, enfin, a trouvé un lieu où il n’est plus sommé d’avancer. Cette possibilité paraît minuscule ; elle est en réalité immense. Une société qui accepte que quelqu’un puisse s’arrêter gratuitement dans un espace digne affirme quelque chose de très profond sur la citoyenneté.

Dans beaucoup d’autres lieux, l’ennui est devenu suspect. Il faut être stimulé, sollicité, accompagné par des images, des sons, des vitrines, des écrans, des événements. La bibliothèque, au contraire, conserve une forme rare de patience. Elle accepte les rythmes discontinus de la vie intellectuelle et humaine. On y vient avec un projet clair ou sans projet du tout.

C’est peut-être pour cela que la bibliothèque reste un espace profondément politique. Non parce qu’elle proclame une idéologie, mais parce qu’elle organise matériellement une égalité d’usage. Dans une ville où la vitesse est devenue une norme et où la présence humaine est souvent conditionnée par la consommation, cette hospitalité gratuite devient presque subversive.

Il ne s’agit pas pour autant de défendre une bibliothèque figée, silencieuse et nostalgique. Une bibliothèque contemporaine doit accueillir plusieurs vitesses : le silence, le murmure, le travail collectif, l’exploration numérique, l’exposition, la médiation, le débat, la découverte des œuvres, l’accès aux nouvelles formes de l’information. Mais elle doit rester l’un des rares lieux où la société ne demande pas immédiatement à l’individu de se transformer en consommateur, en spectateur, en client ou en flux.

Nous construisons encore des #bibliothèques parce que nous avons besoin de lieux où l’intelligence puisse ralentir. Des lieux où le corps puisse se poser. Des lieux où l’on ne soit pas seulement mesuré par ce que l’on achète, produit ou montre. Dans cette capacité à suspendre pour un moment la pression de la ville, la bibliothèque devient peut-être l’un des derniers grands espaces publics non marchands.

Images: différents projets culturels de LC Architects en Espagne et en Amérique du Sud.

Louis CERCOS, Paris, juin 2026.

martes, 16 de junio de 2026

Peut-on appeler bibliothèque une bibliothèque sans livres ?


La question paraît d’abord paradoxale. Le mot bibliothèque désigne étymologiquement un lieu destiné à conserver des livres. Pourtant, lorsqu’on y réfléchit, une bibliothèque n’a peut-être jamais été seulement une accumulation d’ouvrages rangés sur des rayonnages.

Ces derniers jours, en lisant Du livre à la ville de Luigi Failla, je me suis demandé si ce qui définit réellement une bibliothèque est la présence matérielle des livres ou, plus profondément, la philosophie qui rend leur existence possible. Ce que la bibliothèque protège et organise, ce n’est pas seulement une collection : c’est la possibilité d’un accès libre à la connaissance.

Cette réflexion m’est revenue en observant récemment une scène à la Bpi • Bibliothèque publique d'information. Un usager était venu avec ses propres disques pour les écouter sur les équipements mis à disposition du public. D’autres consultent des collections numérisées hébergées à l’autre bout du monde. Certains viennent étudier sur nos tables, suivre un parcours d’autoformation, travailler sur des plans, consulter des archives, partager un savoir ou simplement trouver les conditions matérielles de la concentration. Dans tous ces cas, la bibliothèque n’est plus seulement le lieu qui fournit le document. Elle devient le lieu qui fournit les conditions de son appropriation.

Peut-être devrions-nous alors parler moins du livre que du document, entendu dans son sens le plus large : livre, carte, photographie, disque, film, partition, base de données, archive numérique, plan, enregistrement sonore ou simple ressource consultable. Le support change ; la mission demeure.

J’en viens alors à une hypothèse qui peut sembler provocatrice : une bibliothèque sans livres pourrait encore être une bibliothèque, à condition de conserver ce qui constitue sa raison d’être. Une salle remplie d’ouvrages mais incapable d’accueillir, de transmettre ou de mettre en relation les savoirs est-elle davantage une bibliothèque qu’un espace presque vide où chacun peut apprendre, comprendre et découvrir ?

Une photographie de rayonnages vides peut aussi bien représenter une promesse. Celle d’une bibliothèque encore à habiter collectivement. Une bibliothèque en puissance plutôt qu’en manque. La véritable question n’est peut-être donc pas de savoir si une bibliothèque peut survivre sans livres. Elle est de savoir si elle peut survivre sans hospitalité, sans transmission et sans accès libre au savoir. Car au fond, une bibliothèque n’est pas seulement un lieu où l’on conserve des documents. C’est aussi un lieu où une société organise sa relation avec la connaissance.

À mon avis, toute réflexion sérieuse applique, au fond, une méthode de projet où l’essentiel est d’explorer les limites de la question et de proposer des idées capables d’aller le plus loin possible, même si toutes ne trouvent pas ensuite leur traduction directe dans le projet final.

Louis CERCOS, Paris, juin 2026.

lunes, 15 de junio de 2026

Être architecte en bibliothèque

 

La Bpi vient de publier un entretien consacré à mon travail au sein de la Bpi • Bibliothèque publique d'information. On imagine souvent qu’un projet d’aménagement résulte directement d’un programme ou d’un budget. La réalité est plus complexe. Entre l’idée initiale et sa réalisation finale s’accumule un monde de références, de lectures, d’images, d’intuitions, d’essais, parfois même de détours qui ne seront jamais construits mais qui auront nourri la réflexion.

Je suis particulièrement heureux que cet entretien permette de montrer quelques-unes de ces images de travail. Non pas seulement ce qui a été réalisé, mais aussi ce qui a accompagné le processus de conception.

Parmi elles figure le célèbre Rhinocéros de Xavier Veilhan installé au Centre Pompidou. J’ai toujours été fasciné par cette œuvre. Le rhinocéros est un animal presque préhistorique dans notre imaginaire collectif. Son apparence évoque quelque chose de lourd, de profondément enraciné dans le temps long de l’évolution. Pourtant, sous le regard de l’artiste, il devient autre chose. Par la couleur, par la géométrisation de ses formes, par le déplacement du regard qu’il impose, il cesse d’être simplement un rhinocéros pour devenir une possibilité.

Peut-être est-ce aussi ce que fait une bibliothèque. La plupart des personnes qui franchissent ses portes arrivent avec une histoire, des contraintes, parfois des difficultés, souvent des interrogations. Elles viennent avec ce qu’elles sont. Mais elles repartent rarement exactement identiques. Elles découvrent un livre, une idée, une langue, une discipline, un métier, une vocation ou parfois simplement une manière différente de regarder le monde.

Les grandes bibliothèques publiques ont toujours été des lieux de transformation silencieuse. Jean-Pierre Seguin les imaginait comme des institutions ouvertes à tous. Eugène Morel y voyait des outils d’émancipation intellectuelle. Gian Franco Franchini, lorsqu’il conçut le mobilier de la première Bpi en 1977, comprit que l’architecture, les couleurs, les matières et le confort faisaient eux aussi partie de cette expérience de transformation. Cette intuition demeure d’une étonnante actualité.

Une bibliothèque est aussi un environnement capable d’accueillir les formes contemporaines du savoir et les publics de son temps. Elle doit rester fidèle à sa mission tout en continuant à se réinventer. Les générations changent, les usages évoluent, les technologies se transforment, mais la question demeure la même : comment créer un lieu où chacun puisse devenir davantage que ce qu’il était en entrant ? Comme architecte, j’essaie de contribuer, modestement, à créer les conditions matérielles de ces métamorphoses discrètes.

Je remercie chaleureusement la Bpi pour cet entretien, qui m’a donné l’occasion de revenir sur quelques-unes de mes influences et sur cette conviction qui m’accompagne depuis longtemps : une bibliothèque est toujours une architecture de la transformation.

Louis CERCOS, Paris, juin 2026.

miércoles, 10 de junio de 2026

Pourquoi continuons-nous à construire des #bibliothèques ?








La question peut sembler étrange à une époque où une grande partie du savoir humain paraît tenir dans un téléphone portable. Nous avons accès, en quelques secondes, à des millions de textes, d’images, de vidéos, de données. Jamais l’humanité n’a disposé d’une telle abondance d’informations, et pourtant les villes, les universités, les États et les institutions culturelles continuent de construire, de transformer et de réinventer des bibliothèques. Ce paradoxe n’est qu’apparent, car une bibliothèque est l’une des formes les plus profondes par lesquelles une société affirme sa confiance dans l’avenir.

Construire une bibliothèque, c’est accomplir un acte presque déraisonnable d’espérance. C’est décider que le savoir mérite d’être transmis, que le temps long a encore une valeur, que les générations qui viendront après nous auront besoin de lieux pour lire, apprendre et exercer leur jugement. Une prison parle de nos peurs, une caserne de nos menaces, un tribunal de nos conflits ; une bibliothèque, au contraire, parle de ce que nous espérons encore de l’être humain.

Dans une ville contemporaine où tant d’espaces publics deviennent progressivement des espaces de consommation, la bibliothèque reste l’un des rares lieux où l’on peut entrer sans acheter, sans justifier sa présence, sans appartenir à un groupe déterminé. On peut y venir pour travailler, pour lire, pour préparer un examen, pour apprendre une langue, pour consulter la presse, pour se protéger quelques heures du bruit du monde ou pour habiter dignement un espace commun. Cette simplicité apparente est en réalité profondément politique : la bibliothèque dit à chacun qu’il a le droit d’être là.

Pendant longtemps, l’enjeu principal fut de rendre les livres disponibles, d’ouvrir les collections, de démocratiser l’accès aux documents. Aujourd’hui, le problème s’est déplacé. L’information est partout, mais le discernement devient rare. Nous ne manquons plus de données ; nous manquons de lieux, de méthodes et de médiations pour les comprendre, les hiérarchiser, les vérifier, les contextualiser. Face à la surabondance informationnelle, aux réseaux sociaux, à l’intelligence artificielle générative et aux nouvelles formes de confusion entre savoir, opinion et manipulation, la bibliothèque devient moins un entrepôt de réponses qu’une école du jugement.

Nous continuons donc à construire des bibliothèques parce qu’elles répondent à une nécessité que la technique ne remplace pas. Elles donnent une forme construite à la transmission. Elles rappellent que la connaissance n’est pas seulement une accumulation d’informations, mais une relation entre des personnes, des livres, des espaces, des gestes et des temps. Elles nous disent qu’une société ne se contente pas de produire des flux : elle doit aussi créer des lieux où ces flux peuvent être ralentis, interprétés et transformés en pensée.

Louis CERCOS, Paris, juin 2026.