On m’y accueille avec gentillesse, on m’accorde de petits rabais et, aujourd’hui, on m’a même offert deux tomes numérotés du Gil Blas de Santillane, un peu défaits, dont les cahiers dispersés ont fini par se retrouver. Ce week-end, je réparerai leurs dos, j’y apposerai l’ex-libris de notre bibliothèque et je rangerai, dans l’ordre chronologique que j’affectionne, les autres acquisitions de la semaine : une biographie de Diderot, que j’admire tant ; Le Guépard de Lampedusa, cette fois en français ; trois trésors de la collection de Franco Maria Ricci conçue avec Borges ; une biographie de Baden-Powell, souvenir de mon adolescence scoute ; des contes de Kipling dans une édition du début du XXe siècle ; et un ancien exemplaire de Carmen, de Mérimée, que j’admire aussi pour son œuvre en faveur des monuments historiques et pour cette conception si française de l’homme de lettres engagé dans les affaires publiques. Mais un livre domine mes trouvailles : Je remballe ma bibliothèque, d’Alberto Manguel. Son nom m’avait attiré, son titre m’a retenu. Combien de fois ai-je moi-même emballé mes livres ? Et combien de précautions, de mains a-t-il fallu pour déménager les 320 000 volumes de la Bpi ? Manguel fut directeur de la Bibliothèque nationale d’Argentine, fonction jadis occupée par Borges. À la page 66, je découvre cette pensée de son professeur de latin :
« Soyons reconnaissants de ne pas savoir ce qu’étaient les grands livres qui ont péri à Alexandrie, car si nous le savions, nous serions inconsolables. »
Quelle terrible et magnifique vérité ! Une bibliothèque n’est jamais seulement un édifice rempli de livres. C’est une conversation entre les siècles, une résistance obstinée à l’oubli, l’un des lieux où se conserve le patrimoine intellectuel de l’humanité.
J’ai consacré ma vie aux monuments et le destin m’a conduit jusqu’aux livres, qui sont peut-être les monuments les plus fragiles et vivants de tous. Réparer une reliure, préserver une collection, accueillir un lecteur : autant de manières de transmettre ce qui ne nous appartient pas tout à fait.
Oui, certains d’entre nous ont le privilège immense de vivre entourés de livres et de travailler dans une certaine idée du paradis, comme l’imaginait Borges. Je mesure chaque jour cette chance, et je me dis que ma vocation n’a finalement jamais changé : prendre soin de ce que les siècles nous confient.
Louis CERCOS, Paris, octobre 2026







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