viernes, 6 de noviembre de 2026

Depuis ma bibliothèque, des bouteilles à la mer.




Lorsque j’écris chez moi, entouré de mes livres, de ma famille et de notre chat, Tango, j’ai parfois le sentiment de lancer une bouteille à la mer. J’y glisse ce que le travail m’a appris et les questions qui continuent de m’accompagner. Puis je retourne à mes dossiers, sans savoir quel lecteur s’arrêtera sur ces lignes, ni ce qu’il y trouvera qui puisse rejoindre sa propre expérience.


En parcourant l’article « Message in a bottle » de Wikipédia, j’ai retrouvé cette attente dans la gravure d’Édouard Riou pour Les Enfants du capitaine Grant. Le feuillet du Paula, daté de 1886, et la carte de G. P. Bidder, de 1906, lui donnent une autre portée, puisqu’ils demandaient à leur découvreur de les compléter puis de les renvoyer pour contribuer à l’étude des courants. Devant la carte du Gulf Stream publiée par Benjamin Franklin en 1786, je pense à cette connaissance qui se construit grâce à des observations partagées entre des personnes éloignées les unes des autres.

Le message de Corsewall me touche particulièrement. Daté de 1892 et retrouvé en 2024 dans une bouteille conservée à l’intérieur du phare, il nous transmet les noms de ceux qui y avaient travaillé. Des techniciens chargés de veiller sur le même bâtiment ont retrouvé les mots de leurs prédécesseurs. Cette rencontre à travers le temps me rappelle ce que je cherche dans la restauration, une continuité du soin capable de relier des vies qui ne se sont jamais croisées.

Ces deux dernières semaines, j’ai vu certaines de mes bouteilles trouver une rive. À l’Université polytechnique de Madrid, Gregorio García López de la Osa, organisateur du cycle de conférences, a rappelé en me présentant que nous avions fait connaissance grâce à ces textes partagés en ligne. J’étais venu y présenter « Pelando la cebolla », ma réflexion sur la restauration contextuelle, et une conversation née à distance trouvait un lieu où se poursuivre. Jonay Casariego Fernández m’a ensuite inclus parmi les professionnels du patrimoine dont il recommande le travail. Puis Sylvie Decobert m’a appris qu’une citation de moi sur les bibliothèques et la citoyenneté avait ouvert une journée professionnelle dans le Lot.

Ces échos me touchent parce qu’une réflexion quitte la solitude dans laquelle elle s’est formée pour entrer dans l’expérience d’un autre. Depuis notre maison, nous pouvons aujourd’hui rejoindre des collègues que nous n’aurions probablement jamais connus autrement. Au fil du temps, ils peuvent reprendre nos réflexions, les confronter à leur expérience et nous inviter à les préciser. Nous apprenons à notre tour de ce qu’ils nous répondent. Je continuerai à écrire et à partager avec l’espoir que ces textes puissent un jour devenir des conversations.

Louis CERCOS, Paris, novembre 2026.

Restaurer une mémoire : la Bible d’Albe (1422-1433-1992)





Ce vendredi, comme souvent, je me plonge dans ma bibliothèque. En feuilletant ma collection de FMR, je m’arrête sur le numéro de juin 1992 de l’édition française. Jeremy Schonfield y présente la Bible d’Albe comme un monument à la tolérance. Son introduction me surprend : elle qualifie 1492 d’« année maudite » pour l’Espagne et l’Europe. Au milieu des célébrations du cinquième centenaire, un tel regard déplaçait le récit habituel. L’Espagne célébrait ce que sa tradition nomme la « découverte de l’Amérique », une expression que l’histoire des peuples américains nous invite aujourd’hui à interroger.

L’article rappelait une autre rupture : l’expulsion des Juifs des couronnes de Castille et d’Aragon, ordonnée par Isabelle et Ferdinand. Pour ceux qui durent partir, ce fut l’arrachement à une terre qui était la leur. Pour l’Espagne, une perte humaine et culturelle immense. Une société s’amputait d’une part de sa propre histoire. Les exilés emportaient des langues, des savoirs et des usages qui continueraient à vivre ailleurs.

Quelques décennies auparavant, entre 1422 et 1433, un rabbin, Moïse Arragel, avait traduit et commenté la Bible hébraïque en castillan à la demande de Luis de Guzmán, grand maître de l’ordre de Calatrava. Autour du texte, des lectures juives et chrétiennes se rencontraient, jusque dans les enluminures. Cette collaboration avait ses tensions et ses rapports de pouvoir. Elle avait néanmoins produit une œuvre commune.

Ce livre appartient à la péninsule d’avant l’union dynastique des couronnes et la prise de Grenade, que les récits ultérieurs présenteraient comme l’achèvement de la « Reconquête ». Il témoigne des échanges dont cette histoire fut aussi faite, au milieu des conflits et des persécutions.

En 1992, dans l’Espagne du gouvernement socialiste de Felipe González et de l’Exposition universelle de Séville, la Fundación Amigos de Sefarad fit paraître un fac-similé de ce manuscrit. Le geste invitait à retrouver, dans une œuvre conservée, la mémoire de ceux que le pays avait chassés. Il rappelait que le patrimoine espagnol demeure aussi l’héritage de ceux qu’on en a exclus.

J’y vois une tentative de restauration historique : rendre à notre conscience collective une présence que l’exclusion, puis l’oubli, avaient éloignée. Le patrimoine peut ainsi nous aider à reconnaître ce qui manque à l’histoire que nous nous racontons. Cette volonté de rapprochement trouva un prolongement juridique en 2015, avec la loi ouvrant, sous certaines conditions, l’accès à la nationalité espagnole aux Séfarades d’origine espagnole.

Cinq siècles après l’expulsion, une appartenance pouvait de nouveau être reconnue.
En refermant FMR, je retrouve une conviction de restaurateur : prendre soin d’un héritage oblige aussi à comprendre ses ruptures. Certains livres rendent à notre histoire la présence de ceux qu’elle avait tenus à l’écart.

Louis CERCOS, Paris, novembre 2026.

domingo, 1 de noviembre de 2026

Pelures d'oignon, UPM, Madrid, 27 octobre 2026.



Cette semaine, je suis retourné à l’Universidad Politécnica de Madrid, mon alma mater, pour présenter, dans le cadre du cycle « Étaiements et démolitions », quelques idées qui structurent ma théorie de la restauration contextuelle. Cette réflexion, nourrie par plus de trente ans de pratique, cherche à comprendre comment notre métier transforme notre regard et notre manière de vivre. L’image de l’oignon, liée à ma lecture de Günter Grass, invite à parcourir les strates d’un bâtiment et de notre mémoire. Chacune appartient à une biographie qu’il faut comprendre avant d’intervenir, car la reconnaître ne nous donne pas, à elle seule, le droit de l’effacer.

Restaurer suppose de discerner ce qui doit changer pour que ce qui a de la valeur puisse perdurer. Cette décision se situe au croisement de deux contextes indissociables, celui qui a façonné l’architecture et celui dans lequel nous intervenons, avec les connaissances et les moyens disponibles. Comprendre le passé ne nous dispense pas d’assumer nos responsabilités présentes. D’où une méthode où la réflexion accompagne la déconstruction, le diagnostic, la thérapie et l’engagement contemporain, dans une démarche que la réalité du chantier doit pouvoir corriger. Lire les strates et justifier les retraits comme les ajouts permettent d’agir sans ériger nos préférences en vérités ni nos solutions en recettes universelles.

Certains de mes chantiers ont montré comment ces principes conduisent à des décisions différentes, de la lecture d’une stratigraphie au traitement d’une cause de dégradation ou à l’introduction d’un nouvel usage. Mon expérience à la Bpi • Bibliothèque publique d'information a élargi la réflexion aux institutions, dont la continuité peut exiger une transformation profonde des espaces et des habitudes. Conserver une bibliothèque suppose de comprendre quelles relations soutiennent sa mission et comment les faire vivre ailleurs. Il s’agit de transmettre des capacités et du sens, en sachant que notre apport appartient lui aussi à une époque et doit pouvoir être réexaminé par ceux qui nous succéderont.

Cette manière de travailler nous enrichit humainement, car elle nous apprend à vivre avec la complexité, à interroger nos certitudes et à reconnaître ce qui peut perdurer lorsqu’une situation semble sans issue. Notre biographie contient aussi des décisions, des pertes et des apprentissages qui méritent d’être compris sans réduire toute une vie à un seul de ses moments. Le regard du restaurateur peut nous aider à traverser les crises avec plus d’attention et à changer les conditions qui nous blessent. La résilience suppose de savoir poser des limites, et préserver notre identité peut exiger de transformer notre manière de la vivre. Recevoir une histoire, y intervenir de façon responsable et préserver ses possibilités d’avenir est une tâche qui finit par dépasser les frontières du métier.

Louis CERCOS, Condé-sur-Risle, novembre 2026.

Pelando la Cebolla, UPM, 27 octobre 2026




 Esta semana he regresado a la Universidad Politécnica de Madrid, mi alma mater, para presentar, dentro del ciclo «Apeos y demoliciones», algunas de las ideas que articulan mi teoría de la restauración contextual. «Pelando la cebolla» recoge una reflexión nacida de más de treinta años de oficio y de la necesidad de comprender cómo este trabajo acaba transformando nuestra manera de mirar y de vivir. La imagen de la cebolla, vinculada a mi lectura de Günter Grass, permite recorrer las capas de un edificio y de nuestra propia memoria. Cada una forma parte de una biografía que debemos comprender antes de intervenir, porque reconocerla no nos concede, por sí solo, el derecho a eliminarla.

Restaurar exige discernir qué necesita cambiar para que algo valioso pueda continuar. Esa decisión se produce entre dos contextos inseparables, el que explica la formación de la arquitectura y aquel desde el que intervenimos, con los conocimientos y los recursos disponibles. Comprender el pasado no resuelve por nosotros las responsabilidades del presente. De ahí un método en el que la reflexión acompaña la deconstrucción, el diagnóstico, la terapia y el compromiso contemporáneo, en un proceso que debe dejarse corregir por la obra. Leer las capas, distinguir las causas de los síntomas y justificar tanto las retiradas como las aportaciones permite actuar sin convertir nuestras preferencias en verdades ni las soluciones en una recetas universales.

Algunas de mis obras permitieron mostrar cómo esos principios se concretan en decisiones diferentes, desde la lectura de una estratigrafía hasta la corrección de una causa de deterioro o la incorporación de una nueva actividad. Mi experiencia de la Bpi • Bibliothèque publique d'information llevó la reflexión hacia las instituciones, cuya continuidad puede exigir una transformación profunda de sus espacios y de sus hábitos. Conservar una biblioteca supone comprender qué relaciones sostienen su misión y cómo hacerlas posibles en otro lugar. Lo que importa es transmitir capacidades y sentido, reconociendo que también nuestra aportación pertenece a un tiempo y deberá poder ser revisada por quienes vengan después.

Esta forma de trabajar termina completándonos como personas, porque nos enseña a convivir con la complejidad, a revisar nuestras certezas y a reconocer lo que todavía puede continuar cuando una situación parece agotada. También nuestra biografía contiene decisiones, pérdidas y aprendizajes que merecen ser comprendidos sin reducir toda una vida a uno de sus momentos. La mirada del restaurador puede ayudarnos a atravesar las crisis con mayor atención y a cambiar las condiciones que nos dañan. La resiliencia necesita límites, y conservar nuestra identidad puede exigir transformar la manera de vivirla. Recibir una historia, intervenir responsablemente en ella y mantener abiertas sus posibilidades de futuro es una tarea que acaba desbordando los límites de la profesión.

Louis CERCOS, Condé-sur-Risle, noviembre 2026.

sábado, 24 de octubre de 2026

LES LIVRES ORPHELINS. DIX ANS À RECONSTRUIRE UNE ENCYCLOPÉDIE.




Il y a une dizaine d’années, un volume de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dans son édition in-octavo, est arrivé entre mes mains. Un livre isolé, séparé depuis longtemps de ses compagnons. J’ignorais son histoire, mais je savais qu’il appartenait à une aventure intellectuelle qui avait transformé notre compréhension du monde. Je l’ai conservé, puis j’ai commencé à rechercher ses compagnons disparus.

Depuis, j’ai recherché ce que j’appelle affectueusement des « livres orphelins ». Des volumes dépareillés, dispersés au fil des successions et des ventes. Chacun avait perdu sa place dans un ensemble, mais aucun n’avait perdu sa raison d’être. Peu à peu, j’ai entrepris de reconstruire non seulement des collections, mais une histoire.

Aujourd’hui, nous avons réuni un tiers de la première édition in-folio, l’intégralité de l’édition in-quarto de Pellet, presque toute l’édition in-octavo, les trois quarts de l’Encyclopédie d’Yverdon, plus de cinquante volumes de l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke, des recueils de planches et plusieurs volumes de la Cyclopaedia d’Ephraim Chambers, qui inspira Diderot et d’Alembert.

Mais ce qui m’émeut aujourd’hui, en rangeant ces livres sur les rayonnages est de voir se dessiner, à travers eux, une véritable généalogie de la connaissance, à travers l’Europe des Lumières. Dans notre bibliothèque, je retrouve le prolongement de ce qui a guidé ma vie professionnelle. Depuis plus de trente-cinq ans, je travaille à la conservation et à la restauration du patrimoine architectural. Je n’ai jamais considéré qu’un monument devait être conservé simplement parce qu’il était ancien, pas davantage qu’un livre parce qu’il était rare. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre pourquoi ces objets existent, ce qu’ils nous racontent des sociétés qui les ont produits et ce que nous avons la responsabilité d’en transmettre.

Restaurer une architecture, retrouver un livre dispersé, préserver un objet apparemment insignifiant relèvent, pour moi, d’une même démarche intellectuelle. Il faut observer, étudier, établir des relations, accepter les lacunes et résister à la tentation de reconstruire ce que nous ignorons. La conservation est une manière de rendre possible sa compréhension par les générations futures.

Mon intérêt pour le XVIIIe siècle s’est progressivement construit autour de cette conviction. Ce siècle a fait de la transmission du savoir une ambition collective, et l’Encyclopédie demeure l’une de ses expressions les plus extraordinaires. Il reste encore beaucoup de volumes à retrouver. Je ne sais pas si cette bibliothèque sera un jour complète, ni même si elle doit l’être. Peut-être sa véritable richesse réside-t-elle précisément dans cette recherche inachevée, dans ces livres orphelins auxquels je tente, un à un, de redonner une place dans l’histoire.

Louis CERCOS, Condé-sur-Risle, octobre 2026.

viernes, 23 de octubre de 2026

DE LA VILLE IDÉALE À LA BIBLIOTHÈQUE IDÉALE. DE DIDEROT À BORGES.




Depuis quelques jours, en réfléchissant à ce que pourrait devenir une bibliothèque du XXIIe siècle, une idée me poursuit. Et si nous cessions de dessiner les bibliothèques comme des bâtiments destinés à conserver des livres pour commencer à les imaginer comme des villes destinées à accueillir la connaissance ? Cette intuition me ramène aux grandes utopies urbaines du XVIIIe siècle, lorsque les architectes des Lumières cherchaient, à travers la géométrie, la raison et l’organisation de l’espace, à construire une société meilleure. La Saline royale de Claude-Nicolas Ledoux, à Arc-et-Senans, dépasse ainsi sa fonction industrielle pour annoncer une conception nouvelle de la cité, où l'architecture devient l'expression d'un projet social.

Je crois que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert participe de cette même ambition. Ses volumes constituent, à mes yeux, une véritable bibliothèque idéale, un univers relativement limité dans ses dimensions matérielles, mais immense par son ambition intellectuelle. En réunissant les sciences, les arts et les métiers, elle ne cherche pas simplement à accumuler des connaissances. Elle organise leurs relations, rapproche le savoir théorique de l’intelligence des mains et transforme une multitude de disciplines en un territoire commun. Ses planches sont autant de fenêtres ouvertes sur le monde. Son système de renvois ressemble déjà aux rues d’une ville où chaque découverte conduit vers une autre.

Deux siècles plus tard, Borges imaginera sa Bibliothèque de Babel, infinie, labyrinthique, peuplée de tous les livres possibles, mais aussi de l’angoisse de ne jamais retrouver celui que l’on cherche. Entre ces deux visions se situe peut-être notre véritable défi contemporain. Il ne s’agit plus de réunir tous les savoirs, entreprise désormais impossible, mais de construire les conditions permettant à chacun de les découvrir, de les comprendre et de les partager.

J’imagine donc la bibliothèque idéale comme une ville dans la ville, avec ses rues intérieures, ses places publiques, ses quartiers de lecture, ses ateliers et ses espaces de rencontre. Une géographie intellectuelle où le silence et la conversation ne s’opposent pas, mais coexistent selon des transitions sensibles. Une architecture dont la structure demeure tandis que les usages se transforment, comme les villes historiques qui traversent les siècles sans cesser de se réinventer.

La bibliothèque idéale ne serait donc pas un édifice achevé, mais un organisme vivant, capable d’accueillir les générations futures et leurs connaissances encore inconnues. Diderot nous enseignait à organiser le savoir, Borges nous avertissait du vertige de son infinité. Il nous appartient désormais de lui donner une forme habitable.

Louis CERCOS, Condé-sur-Risle, octobre 2026.