Depuis, j’ai recherché ce que j’appelle affectueusement des « livres orphelins ». Des volumes dépareillés, dispersés au fil des successions et des ventes. Chacun avait perdu sa place dans un ensemble, mais aucun n’avait perdu sa raison d’être. Peu à peu, j’ai entrepris de reconstruire non seulement des collections, mais une histoire.
Aujourd’hui, nous avons réuni un tiers de la première édition in-folio, l’intégralité de l’édition in-quarto de Pellet, presque toute l’édition in-octavo, les trois quarts de l’Encyclopédie d’Yverdon, plus de cinquante volumes de l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke, des recueils de planches et plusieurs volumes de la Cyclopaedia d’Ephraim Chambers, qui inspira Diderot et d’Alembert.
Mais ce qui m’émeut aujourd’hui, en rangeant ces livres sur les rayonnages est de voir se dessiner, à travers eux, une véritable généalogie de la connaissance, à travers l’Europe des Lumières. Dans notre bibliothèque, je retrouve le prolongement de ce qui a guidé ma vie professionnelle. Depuis plus de trente-cinq ans, je travaille à la conservation et à la restauration du patrimoine architectural. Je n’ai jamais considéré qu’un monument devait être conservé simplement parce qu’il était ancien, pas davantage qu’un livre parce qu’il était rare. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre pourquoi ces objets existent, ce qu’ils nous racontent des sociétés qui les ont produits et ce que nous avons la responsabilité d’en transmettre.
Restaurer une architecture, retrouver un livre dispersé, préserver un objet apparemment insignifiant relèvent, pour moi, d’une même démarche intellectuelle. Il faut observer, étudier, établir des relations, accepter les lacunes et résister à la tentation de reconstruire ce que nous ignorons. La conservation est une manière de rendre possible sa compréhension par les générations futures.
Mon intérêt pour le XVIIIe siècle s’est progressivement construit autour de cette conviction. Ce siècle a fait de la transmission du savoir une ambition collective, et l’Encyclopédie demeure l’une de ses expressions les plus extraordinaires. Il reste encore beaucoup de volumes à retrouver. Je ne sais pas si cette bibliothèque sera un jour complète, ni même si elle doit l’être. Peut-être sa véritable richesse réside-t-elle précisément dans cette recherche inachevée, dans ces livres orphelins auxquels je tente, un à un, de redonner une place dans l’histoire.
Louis CERCOS, Condé-sur-Risle, octobre 2026.



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