Pendant des siècles, les bibliothèques ont été le lieu où la parole imprimée remplaçait la parole prononcée. Mais pour une personne atteinte du syndrome de Tourette, dont le système nerveux produit des tics moteurs ou vocaux qu’elle ne peut pas toujours contrôler, le silence absolu peut devenir une menace.
Le film pousse cette intuition jusqu’à une scène presque miraculeuse. À Nottingham, où a été développé un dispositif de stimulation non invasive du nerf médian au niveau du poignet, le protagoniste essaie un bracelet capable de réduire l’intensité de ses tics. Ce dispositif est issu de recherches menées à l’University of Nottingham et repose sur des impulsions électriques appliquées au poignet afin d’aider à contrôler l’urgence du tic. Il ne s’agit pas ici de transformer la technologie en solution magique. Ce qui m’intéresse est la scène dans laquelle, grâce à cette réduction temporaire des symptômes, John Davidson peut entrer dans la bibliothèque de l’université et marcher entre les rayonnages. Pendant cette marche au milieu des livres, il ne se passe rien. Et c’est précisément pour cela qu’il se passe tout. Un homme symboliquement exclu du silence peut enfin l’habiter.
À quoi ressemblerait une bibliothèque pensée aussi pour celles et ceux qui ne peuvent pas toujours obéir aux règles invisibles des bibliothèques ? Depuis des décennies, nous travaillons, à juste titre, sur l’accessibilité physique. Mais il est peut-être temps de penser aussi une accessibilité atmosphérique, sensorielle et psychologique.
La question n’est pas secondaire, car une bibliothèque publique n’est pas seulement un dépôt de livres ni une salle d’étude. Elle est une promesse démocratique. Elle devrait dire : vous avez le droit d’entrer ici. Il est facile d’affirmer qu’une bibliothèque est faite pour tous lorsque nous pensons à un usager idéal : silencieux, autonome, lecteur, discipliné, presque invisible. Il est beaucoup plus difficile de tenir cette promesse lorsqu’apparaît un corps qui tremble, qui parle malgré lui, qui fait du bruit, qui s’angoisse, qui ne se comporte pas comme l’architecture l’avait prévu.
C’est pourquoi cette scène de I Swear me semble si importante. Elle nous oblige à regarder la bibliothèque depuis le point de vue de celui qui ne peut pas y entrer. La véritable accessibilité consiste peut-être d’abord à reconnaître que nous sommes tous, à un moment ou à un autre de notre vie, des êtres vulnérables.
Une grande bibliothèque publique ne peut sans doute pas tout résoudre. Mais elle peut commencer à se poser de meilleures questions.
Louis CERCOS, Paris, mai 2026.

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