sábado, 24 de octubre de 2026

LES LIVRES ORPHELINS. DIX ANS À RECONSTRUIRE UNE ENCYCLOPÉDIE.




Il y a une dizaine d’années, un volume de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dans son édition in-octavo, est arrivé entre mes mains. Un livre isolé, séparé depuis longtemps de ses compagnons. J’ignorais son histoire, mais je savais qu’il appartenait à une aventure intellectuelle qui avait transformé notre compréhension du monde. Je l’ai conservé, puis j’ai commencé à rechercher ses compagnons disparus.

Depuis, j’ai recherché ce que j’appelle affectueusement des « livres orphelins ». Des volumes dépareillés, dispersés au fil des successions et des ventes. Chacun avait perdu sa place dans un ensemble, mais aucun n’avait perdu sa raison d’être. Peu à peu, j’ai entrepris de reconstruire non seulement des collections, mais une histoire.

Aujourd’hui, nous avons réuni un tiers de la première édition in-folio, l’intégralité de l’édition in-quarto de Pellet, presque toute l’édition in-octavo, les trois quarts de l’Encyclopédie d’Yverdon, plus de cinquante volumes de l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke, des recueils de planches et plusieurs volumes de la Cyclopaedia d’Ephraim Chambers, qui inspira Diderot et d’Alembert.

Mais ce qui m’émeut aujourd’hui, en rangeant ces livres sur les rayonnages est de voir se dessiner, à travers eux, une véritable généalogie de la connaissance, à travers l’Europe des Lumières. Dans notre bibliothèque, je retrouve le prolongement de ce qui a guidé ma vie professionnelle. Depuis plus de trente-cinq ans, je travaille à la conservation et à la restauration du patrimoine architectural. Je n’ai jamais considéré qu’un monument devait être conservé simplement parce qu’il était ancien, pas davantage qu’un livre parce qu’il était rare. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre pourquoi ces objets existent, ce qu’ils nous racontent des sociétés qui les ont produits et ce que nous avons la responsabilité d’en transmettre.

Restaurer une architecture, retrouver un livre dispersé, préserver un objet apparemment insignifiant relèvent, pour moi, d’une même démarche intellectuelle. Il faut observer, étudier, établir des relations, accepter les lacunes et résister à la tentation de reconstruire ce que nous ignorons. La conservation est une manière de rendre possible sa compréhension par les générations futures.

Mon intérêt pour le XVIIIe siècle s’est progressivement construit autour de cette conviction. Ce siècle a fait de la transmission du savoir une ambition collective, et l’Encyclopédie demeure l’une de ses expressions les plus extraordinaires. Il reste encore beaucoup de volumes à retrouver. Je ne sais pas si cette bibliothèque sera un jour complète, ni même si elle doit l’être. Peut-être sa véritable richesse réside-t-elle précisément dans cette recherche inachevée, dans ces livres orphelins auxquels je tente, un à un, de redonner une place dans l’histoire.

Louis CERCOS, Condé-sur-Risle, octobre 2026.

viernes, 23 de octubre de 2026

DE LA VILLE IDÉALE À LA BIBLIOTHÈQUE IDÉALE. DE DIDEROT À BORGES.




Depuis quelques jours, en réfléchissant à ce que pourrait devenir une bibliothèque du XXIIe siècle, une idée me poursuit. Et si nous cessions de dessiner les bibliothèques comme des bâtiments destinés à conserver des livres pour commencer à les imaginer comme des villes destinées à accueillir la connaissance ? Cette intuition me ramène aux grandes utopies urbaines du XVIIIe siècle, lorsque les architectes des Lumières cherchaient, à travers la géométrie, la raison et l’organisation de l’espace, à construire une société meilleure. La Saline royale de Claude-Nicolas Ledoux, à Arc-et-Senans, dépasse ainsi sa fonction industrielle pour annoncer une conception nouvelle de la cité, où l'architecture devient l'expression d'un projet social.

Je crois que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert participe de cette même ambition. Ses volumes constituent, à mes yeux, une véritable bibliothèque idéale, un univers relativement limité dans ses dimensions matérielles, mais immense par son ambition intellectuelle. En réunissant les sciences, les arts et les métiers, elle ne cherche pas simplement à accumuler des connaissances. Elle organise leurs relations, rapproche le savoir théorique de l’intelligence des mains et transforme une multitude de disciplines en un territoire commun. Ses planches sont autant de fenêtres ouvertes sur le monde. Son système de renvois ressemble déjà aux rues d’une ville où chaque découverte conduit vers une autre.

Deux siècles plus tard, Borges imaginera sa Bibliothèque de Babel, infinie, labyrinthique, peuplée de tous les livres possibles, mais aussi de l’angoisse de ne jamais retrouver celui que l’on cherche. Entre ces deux visions se situe peut-être notre véritable défi contemporain. Il ne s’agit plus de réunir tous les savoirs, entreprise désormais impossible, mais de construire les conditions permettant à chacun de les découvrir, de les comprendre et de les partager.

J’imagine donc la bibliothèque idéale comme une ville dans la ville, avec ses rues intérieures, ses places publiques, ses quartiers de lecture, ses ateliers et ses espaces de rencontre. Une géographie intellectuelle où le silence et la conversation ne s’opposent pas, mais coexistent selon des transitions sensibles. Une architecture dont la structure demeure tandis que les usages se transforment, comme les villes historiques qui traversent les siècles sans cesser de se réinventer.

La bibliothèque idéale ne serait donc pas un édifice achevé, mais un organisme vivant, capable d’accueillir les générations futures et leurs connaissances encore inconnues. Diderot nous enseignait à organiser le savoir, Borges nous avertissait du vertige de son infinité. Il nous appartient désormais de lui donner une forme habitable.

Louis CERCOS, Condé-sur-Risle, octobre 2026.

domingo, 18 de octubre de 2026

Être architecte en bibliothèque








 

Franco Maria Ricci (1937-2020)








Aujourd’hui, j’ai envie de rendre hommage à FMR en ouvrant quelques livres de nostre bibliothèque privée. Ma femme et moi avons réuni le carton de présentation de sa réédition de l’Encyclopédie, le prospectus préfacé par Borges, trois volumes de la collection La Bibliothèque de Babel, aussi dirigée par Borges, et les 37 premiers numéros de l’édition française de FMR, d’avril 1986 à avril 1992. En les regardant ensemble, je mesure combien un éditeur peut habiter notre vie, nous accompagner et prendre place dans cette famille silencieuse que nous choisissons, livre après livre.

Dans le prologue du premier numéro, Ricci raconte la naissance de son aventure éditoriale : à la Bibliothèque palatine de Parme, il découvre le Manuel typographique de Giambattista Bodoni et décide de le réimprimer. Un livre rencontré dans une bibliothèque vient ainsi bouleverser le cours d’une existence. J’aime profondément cette histoire, cette manière dont un objet conservé, patiemment soustrait à la disparition, peut soudain réveiller chez un lecteur une vocation nouvelle. Quelqu’un avait gardé ce livre ; quelqu’un d’autre allait lui donner une nouvelle vie et, à travers lui, inventer la sienne.

En feuilletant ces ouvrages, je retrouve une attention dont chaque détail porte la trace : la profondeur des noirs, les caractères, l’équilibre des pages, la qualité des images. Après tant d’années consacrées à la restauration des monuments, je suis sensible à cette alliance de la pensée et de la matière, à ce soin qui donne aux œuvres les moyens de traverser le temps. Chez Ricci, la beauté du livre me semble prolonger le respect dû à ce qu’il transmet, jusque dans le geste de celui qui le prend entre ses mains.

Borges accompagne cette promenade. Sa voix accueille le lecteur du prospectus de l’Encyclopédie, guide les choix de La Bibliothèque de Babel et revient dans « L’ombre de la tour », ces pages du numéro 18 de FMR consacrées à Babel. Entre les planches de Diderot et d’Alembert, les récits fantastiques et ces images qui nous retiennent longtemps, je retrouve un même désir d’explorer ce que les hommes savent et imaginent. Ces rapprochements me touchent parce qu’ils ressemblent à la manière dont se construit ma bibliothèque : par affinités, par rencontres, par ces passages inattendus qu’un livre ouvre vers un autre.

Aujourd’hui, ces 37 numéros réunis et ces quelques volumes me permettent de saluer un homme dont le travail continue d’accompagner le mien. Je les ouvre avec cette gratitude particulière que l’on éprouve envers ceux qui nous ont appris à regarder. J’aimerais que ces livres rencontrent un jour d’autres lecteurs, capables d’y reconnaître une présence et d’y trouver le commencement de leur propre chemin. À Parme, un livre avait changé la vie de Franco Maria Ricci ; dans nos bibliothèques, ses livres poursuivent cette aventure, chaque fois qu’une main les ouvre et qu’un regard s’y attarde.

Louis CERCOS, Paris, octobre 2026

viernes, 9 de octubre de 2026

J’essaie de marcher un peu chaque jour



J’essaie de marcher un peu chaque jour. En quittant le bâtiment Lumière, siège actuel de la Bpi • Bibliothèque publique d'information, je prends le métro à Cour Saint-Émilion. Je devrais changer à Madeleine pour rentrer chez moi, aux Filles du Calvaire, mais je descends à Châtelet. Parce que le Centre Pompidou me manque, parce que je passe parfois par nos bureaux de la rue du Renard, mais surtout parce que, près des Halles, il existe un lieu où je me sens heureux : la librairie Boulinier, dont l’histoire remonte à 1845, et sa boutique de la place Joachim-du-Bellay.

On m’y accueille avec gentillesse, on m’accorde de petits rabais et, aujourd’hui, on m’a même offert deux tomes numérotés du Gil Blas de Santillane, un peu défaits, dont les cahiers dispersés ont fini par se retrouver. Ce week-end, je réparerai leurs dos, j’y apposerai l’ex-libris de notre bibliothèque et je rangerai, dans l’ordre chronologique que j’affectionne, les autres acquisitions de la semaine : une biographie de Diderot, que j’admire tant ; Le Guépard de Lampedusa, cette fois en français ; trois trésors de la collection de Franco Maria Ricci conçue avec Borges ; une biographie de Baden-Powell, souvenir de mon adolescence scoute ; des contes de Kipling dans une édition du début du XXe siècle ; et un ancien exemplaire de Carmen, de Mérimée, que j’admire aussi pour son œuvre en faveur des monuments historiques et pour cette conception si française de l’homme de lettres engagé dans les affaires publiques. Mais un livre domine mes trouvailles : Je remballe ma bibliothèque, d’Alberto Manguel. Son nom m’avait attiré, son titre m’a retenu. Combien de fois ai-je moi-même emballé mes livres ? Et combien de précautions, de mains a-t-il fallu pour déménager les 320 000 volumes de la Bpi ? Manguel fut directeur de la Bibliothèque nationale d’Argentine, fonction jadis occupée par Borges. À la page 66, je découvre cette pensée de son professeur de latin :

« Soyons reconnaissants de ne pas savoir ce qu’étaient les grands livres qui ont péri à Alexandrie, car si nous le savions, nous serions inconsolables. »

Quelle terrible et magnifique vérité ! Une bibliothèque n’est jamais seulement un édifice rempli de livres. C’est une conversation entre les siècles, une résistance obstinée à l’oubli, l’un des lieux où se conserve le patrimoine intellectuel de l’humanité.

J’ai consacré ma vie aux monuments et le destin m’a conduit jusqu’aux livres, qui sont peut-être les monuments les plus fragiles et vivants de tous. Réparer une reliure, préserver une collection, accueillir un lecteur : autant de manières de transmettre ce qui ne nous appartient pas tout à fait.

Oui, certains d’entre nous ont le privilège immense de vivre entourés de livres et de travailler dans une certaine idée du paradis, comme l’imaginait Borges. Je mesure chaque jour cette chance, et je me dis que ma vocation n’a finalement jamais changé : prendre soin de ce que les siècles nous confient.

Louis CERCOS, Paris, octobre 2026

jueves, 8 de octubre de 2026

Sobre lo importante y lo accesorio


El 26 de junio de 2011, en este mismo blog, escribí sobre arquitectura a partir de una escena de Cautivos del mal (Vincente Minnelli, 1952), una película a la que he vuelto muchas veces. Jonathan Shields, interpretado por Kirk Douglas, asume la dirección de una producción tras enfrentarse con su director y, al contemplar el resultado, reconoce que las excelentes aportaciones de sus colaboradores han desembocado en una obra fallida. En mi texto condensaba su autocrítica en una paráfrasis que todavía me interpela: «Mi enhorabuena al equipo. Mi pésame al director». Von Ellstein le había advertido de que una película donde cada escena pretende alcanzar la máxima intensidad acaba perdiendo el ritmo que da sentido al conjunto.


En 2011 veía en esa advertencia una lección de arquitectura: una sucesión ininterrumpida de gestos grandiosos puede agotar la emoción, mientras que un umbral, una transición o un espacio discreto pueden sostener la experiencia de toda una obra. Quince años después añadiría que la importancia de nuestras decisiones también se reconoce en sus consecuencias, incluso cuando estas apenas aparecen en la imagen del proyecto.

Mi trabajo en la Bpi • Bibliothèque publique d'information ha dado una dimensión concreta a esa reflexión. Una biblioteca se prueba cada día en la posibilidad de leer, concentrarse, orientarse y convivir; la posición de una mesa o la organización del sonido pueden resultar decisivas. En la Bpi Lumière he vuelto sobre mis propios criterios acerca de la diversidad de ambientes, porque una institución abierta a todos debe ofrecer diversas formas de estar. Los lectores y los equipos que hacen funcionar el edificio aportan un conocimiento que merece incorporarse a nuestra reflexión, también cuando nos obliga a revisar lo que hemos proyectado.

La restauración me ha enseñado a situar nuestras decisiones dentro de una historia que nos precede y continuará después. Una pieza modesta puede conservar una memoria importante, del mismo modo que un elemento poco visible puede ser esencial para mantener y reparar un edificio. Distinguir lo importante de lo accesorio exige comprender el contexto, reconocer lo que hemos recibido y pensar en quienes tendrán que convivir con las consecuencias de nuestra intervención.

Por eso hoy desarrollaría mi afirmación de entonces: «Sólo la filosofía puede transformar nuestros encargos en obras de arquitectura». Sigo defendiendo la necesidad de pensar, pero pediría a ese pensamiento que respondiera de los materiales elegidos, de los recursos empleados y de la vida que hace posible. La belleza participa de esa responsabilidad. Quizá mi evolución consista en valorar cada vez más lo que sigue teniendo sentido cuando desaparece la novedad, y en comprender que dirigir exige escuchar a tiempo y conservar la capacidad de reconocer una equivocación, especialmente cuando la decisión lleva nuestra firma.

Luis Cercós, París, octubre 2026