L’article rappelait une autre rupture : l’expulsion des Juifs des couronnes de Castille et d’Aragon, ordonnée par Isabelle et Ferdinand. Pour ceux qui durent partir, ce fut l’arrachement à une terre qui était la leur. Pour l’Espagne, une perte humaine et culturelle immense. Une société s’amputait d’une part de sa propre histoire. Les exilés emportaient des langues, des savoirs et des usages qui continueraient à vivre ailleurs.
Quelques décennies auparavant, entre 1422 et 1433, un rabbin, Moïse Arragel, avait traduit et commenté la Bible hébraïque en castillan à la demande de Luis de Guzmán, grand maître de l’ordre de Calatrava. Autour du texte, des lectures juives et chrétiennes se rencontraient, jusque dans les enluminures. Cette collaboration avait ses tensions et ses rapports de pouvoir. Elle avait néanmoins produit une œuvre commune.
Ce livre appartient à la péninsule d’avant l’union dynastique des couronnes et la prise de Grenade, que les récits ultérieurs présenteraient comme l’achèvement de la « Reconquête ». Il témoigne des échanges dont cette histoire fut aussi faite, au milieu des conflits et des persécutions.
En 1992, dans l’Espagne du gouvernement socialiste de Felipe González et de l’Exposition universelle de Séville, la Fundación Amigos de Sefarad fit paraître un fac-similé de ce manuscrit. Le geste invitait à retrouver, dans une œuvre conservée, la mémoire de ceux que le pays avait chassés. Il rappelait que le patrimoine espagnol demeure aussi l’héritage de ceux qu’on en a exclus.
J’y vois une tentative de restauration historique : rendre à notre conscience collective une présence que l’exclusion, puis l’oubli, avaient éloignée. Le patrimoine peut ainsi nous aider à reconnaître ce qui manque à l’histoire que nous nous racontons. Cette volonté de rapprochement trouva un prolongement juridique en 2015, avec la loi ouvrant, sous certaines conditions, l’accès à la nationalité espagnole aux Séfarades d’origine espagnole.
Cinq siècles après l’expulsion, une appartenance pouvait de nouveau être reconnue.
En refermant FMR, je retrouve une conviction de restaurateur : prendre soin d’un héritage oblige aussi à comprendre ses ruptures. Certains livres rendent à notre histoire la présence de ceux qu’elle avait tenus à l’écart.
Louis CERCOS, Paris, novembre 2026.




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