Aujourd’hui, en traversant Paris dans la ligne 14 du métro, cette ligne entièrement automatisée qui nous engloutit à une station pour nous recracher à une autre sans conducteur, sans visage, sans médiation humaine visible, une image m’est venue à l’esprit : celle de Jonas dans le ventre de la baleine. Nous sommes peut-être déjà cela. Des passagers absorbés par des systèmes intelligents, traversant le monde dans des organismes techniques si fluides, si précis, si efficaces, qu’ils semblent avoir rendu superflue toute présence intermédiaire.
Et je me suis demandé si les grandes bibliothèques publiques du futur ne risquaient pas, elles aussi, de prendre cette forme. Des lieux ouverts, continus, intelligents, accessibles presque sans couture, où la médiation se ferait de moins en moins visible, de plus en plus diffuse, algorithmique. Des lieux qui nous accueilleraient, nous orienteraient, nous distribueraient, nous autoriseraient, nous surveilleraient peut-être, avec une douceur technique presque parfaite. Mais une bibliothèque sans médiation visible serait-elle pour autant une bibliothèque plus humaine ? Ou au contraire une bibliothèque plus opaque, précisément parce que tout y fonctionnerait sans que plus personne ne semble répondre de rien ?
Car la bibliothèque du futur sera, peut être, un lieu de savoir lorsque les seuils s’effacent, lorsque l’accueil se dématérialise, lorsque l’interprétation des besoins est anticipée par le système, lorsque l’institution paraît capable de fonctionner seule ? Une bibliothèque n’est pas seulement un dispositif d’accès. C’est aussi un art de la présence, une manière d’organiser la coexistence, de régler les distances, de protéger sans humilier, d’accueillir sans dissoudre.
C’est pourquoi les bibliothèques du futur devront être pensées non seulement comme des machines d’accès au savoir, mais comme des architectures de l’hospitalité. Et cette hospitalité, si elle veut être réelle, devra affronter des questions très concrètes, presque triviales en apparence, mais en vérité décisives. Comment y entrera-t-on avec nos sacs, nos manteaux, nos objets, nos fragilités ? Comment y organisera-t-on le bruit, le murmure, le silence ? Comment y assumera-t-on cette réalité plus délicate encore, plus physique, plus sociale, qu’est l’odeur des corps dans une institution ouverte à tous ?
C’est peut-être là que commence vraiment la bibliothèque du futur : non dans la performance de ses systèmes, mais dans la manière dont elle répondra à ces questions élémentaires de coexistence. La sécurité, le bruit, l’odeur. Trois sujets presque impurs, presque indignes en apparence d’un grand discours sur la culture. Et pourtant trois épreuves décisives pour savoir si la bibliothèque du futur sera seulement intelligente, ou véritablement civilisée.
Louis CERCOS, Paris, avril 2026.
jueves, 16 de abril de 2026
Bibliothèques du futur (1). La ligne 14, Jonas et la baleine
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