L’architecte Ricardo Bofill (1938-2022) est né à Barcelone, mais plus que catalan, je l’ai toujours perçu comme profondément méditerranéen.
Le "Ricardo Bofill Taller de Arquitectura", fondé en 1963, constitue l’une de ses contributions majeures à l’architecture du XXᵉ siècle. Un atelier au sens plein : interdisciplinaire par vocation, où l’architecture dialoguait avec l’ingénierie, la sociologie, la philosophie, la littérature ou le cinéma. Un modèle en avance sur son temps, comparable — et antérieur — à celui que Rem Koolhaas développera plus tard. Ce n’était pas seulement une agence : c’était une manière collective de penser l’architecture.
Bofill est également associé à de grandes opérations de transformation urbaine. Je pense aux Halles, à Paris, ou à la reconversion de l’ancien lit du Turia à Valence. Ce dernier projet, découvert très tôt au milieu des années quatre-vingt, m’a profondément marqué : transformer une blessure infrastructurelle en parc linéaire civique reste une leçon d’urbanité toujours actuelle.
Dans une ancienne interview à la télévision espagnole, Bofill se revendiquait du high-tech. Pourtant, avec le recul, son œuvre me paraît fondamentalement postmoderne. Et le postmodernisme, comme l’art abstrait, séduit rarement au premier regard. Avec le temps, on apprend à mieux le lire, à en apprécier la complexité, les ambiguïtés, et sa capacité à interroger les dogmes du Mouvement moderne.
Lorsque j’ai fondé ma propre agence, la philosophie de Bofill m’a consciemment inspiré. Le concept même de Taller de Arquitectura m’a fasciné très tôt, au point d’intégrer ce terme — si beau en français, atelier — dans le nom et l’organisation de mon propre studio. L’idée d’un lieu de travail collectif, ouvert à plusieurs disciplines, me semble être l’un de ses héritages les plus féconds.
Mais s’il ne fallait retenir qu’une seule œuvre, la plus personnelle, peut-être la plus belle, ce serait La Fábrica (1973–1975). La restauration et la transformation d’une ancienne cimenterie en atelier et en habitation, sa propre maison. Une intervention d’une beauté rare, à la fois radicale et silencieuse. Ici, Bofill ne projette ni pour la ville ni pour le pouvoir, mais pour lui-même.
La Fábrica est à mes yeux l’une des grandes restaurations architecturales du XXᵉ siècle. Non pour sa perfection formelle, mais pour sa liberté : cette manière d’habiter la ruine, de domestiquer l’industriel sans le nier, de transformer un vestige productif en lieu de pensée et de vie.
L’organisation de mon agence, l’intégration de multiples métiers, le nom de mon atelier, jusqu’au titre de mon blog, doivent beaucoup à cette intuition fondatrice de Bofill. Le reconnaître n’est pas un inconfort, mais une forme d’honnêteté intellectuelle; car, au fond, les maîtres ne sont pas seulement ceux que l’on cite. Ce sont ceux auxquels on ressemble sans s’en rendre compte, jusqu’au jour où l’on décide de l’admettre.
Luis Cercos, Paris, 2026.
lunes, 9 de febrero de 2026
Urbanité, atelier et beauté de l’habité.
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